La crise que nous traversons met à l’épreuve notre capacité à faire face – individuellement, inter-individuellement et collectivement – à l’adversité, et à être des acteurs de l’Histoire qui est par définition une succession d’événements largement imprévisibles. En être des acteurs plutôt que des spectateurs passifs et impuissants.

 

Cette crise, inédite par son échelle globale mais familière dans l’histoire des sociétés humaines – grandes pestes médiévales, « grippe espagnole » qui occasionna des dizaines de millions de morts, épidémie de SRAS plus récente –, nous invite aussi à revisiter le sens que nous donnons à l’aventure humaine et ce qu’il nous importe par-dessus tout de préserver. Ainsi, jusqu’où sommes-nous prêts à restreindre certaines de nos libertés les plus fondamentales – celle de se déplacer par exemple – au nom de notre sécurité sanitaire ? Jusqu’où sommes-nous prêts à nous montrer solidaires les uns vis-à-vis des autres alors que nous sommes si diversement touchés par le virus selon l’âge, la situation socioéconomique ou la localisation ? Autant de questions éthiques dont les réponses que nous leur apporterons conditionneront le visage du nouveau monde que nous sentons confusément poindre, et qui porte autant de sujets d’enthousiasme que de sujets d’inquiétude, voire d’effroi…

 

Le moment que nous traversons est un moment d’urgence – sanitaire, sociale, économique, climatique, politique… Et le secteur de l’ESS a évidemment vocation à répondre à cette urgence, avec l’inventivité que suscite toujours l’étroitesse des ressources. Mais nous ne saurions le faire sans penser à la suite et au rôle qu’il nous appartient de jouer dans la construction du monde qui vient : « agir en primitif et prévoir en stratège », comme l’écrivait en 1946 René Char dans ses Feuillets d’Hypnos. En d’autres termes, s’il est impérieux de traiter les symptômes des problèmes du monde contemporain, il est indispensable d’identifier les causes de ces problèmes pour tenter de les éradiquer. Car non traitées, les mêmes causes produiront nécessairement demain les mêmes effets.

 

Et dans une société où le mal-être, les fractures de tous ordres et la peur de l’avenir sont omniprésents, il est un enjeu duquel nous ne saurions détourner les yeux : celui de la réconciliation.

Il est en effet devenu critique – et les jeunes générations ne cessent de nous le rappeler – de nous réconcilier avec nous-mêmes, pour résorber les contractions qui déchirent au quotidien chacun d’entre nous entre son statut de producteur, de consommateur, de citoyen et d’habitant de la biosphère.

Il est devenu critique de nous réconcilier entre nous, pour dépasser les injustices et les clivages qui aujourd’hui séparent les générations, les groupes socioculturels, les territoires (villes, périphéries, campagnes), ce qui ne se fera pas sans revisiter profondément les règles du jeu collectif afin de les fonder sur davantage de justice et de reconnaissance de chacun.

Enfin, il est devenu critique de nous réconcilier avec le monde (envisagé comme totalité du réel visible et invisible) pour dépasser cette peur de l’avenir qui nous paralyse – quand elle ne nous abrutit pas… Cela passe évidemment par notre capacité à redonner du sens à l’aventure humaine et à l’aventure sociale, qui ne peut se résumer à une course effrénée à la consommation du monde comme de notre prochain.

 

Le mouvement d’éducation populaire des Cités d’Or, que j’ai le privilège de diriger, a été, comme tant d’autres structures, durement touché par les restrictions imposées par la crise. Et comme tant d’autres, nous avons fait le choix de poursuivre notre action, en l’ajustant parfois profondément aux impératifs et besoins nouveaux nés du contexte. Nous l’avons fait avec l’assurance tranquille de faire œuvre utile. En effet, dans un contexte de crispation, de restriction et de défiance généralisée, continuer à accompagner des jeunes adultes vers l’autonomie et la citoyenneté conformément aux 5 piliers de notre pédagogie, est vital pour :

  • substituer la parole à la violence (convaincre sans manipuler) ;
  • substituer la rigueur à la rumeur (trouver l’info, échapper à l’intox) ;
  • substituer la connaissance de soi au désarroi identitaire (se connaître et s’accepter) ;
  • substituer l’aller vers à l’entre soi (entretenir et enrichir son environnement humain) ;
  • substituer la nuance et la complexité au simplisme et au manichéisme (comprendre le fonctionnement du monde contemporain).

Pour nous, l’enjeu est simple : faire notre part, comme nous y invite la parabole du colibri.

 

Les acteurs de l’Economie Sociale et Solidaire, toutes celles et ceux qui ont choisi de s’engager concrètement et durablement pour répondre aux besoins humains essentiels de leur temps, peuvent et doivent montrer la voie de cette réconciliation : en construisant avec leurs salariés et leurs bénévoles des occasions de mettre en adéquations leurs convictions intimes, leurs discours et les actions ; en continuant, à travers leurs initiatives, à prouver par l’exemple qu’une autre économie, et au-delà une autre société, est possible, fondée sur l’identification et la satisfaction des besoins sociaux plutôt que sur l’appétit du gain et du prestige ; en continuant à bâtir des ponts plutôt que des murs partout où cela est possible ; en continuant à défendre une certaine conception de l’Homme, de sa dignité, de sa perfectibilité et de sa responsabilité vis-à-vis de lui-même, de ses frères et sœurs humains, et de la Terre.

 

Dans une société largement sécularisée, Noël a cessé d’être une période de recueillement religieux pour devenir un moment de pause au milieu du rythme fou de nos vies, un moment de recentrement autour des proches et des aimés, un moment de bonnes résolutions aussi. A bon entendeur…

 

Cette tribune a été rédigée pour l’Institut ISBL et publiée en décembre 2020

Ce que j’aimerais partager avec vous et qui n’engage que moi, en liberté et en vérité…

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